UNE EXPEDITION AU MAROC

Octobre 1859

L. BAUNARD 

Récit de la mort d’Arthur de Montalembert par Mgr Baunard

Le texte :

D’où me vient ce texte? Je l’ignore.
Je l’ai retrouvé en 2018, coincé dans le programme de la dernière messe célébrée dans la chapelle du château d’Ophem (29/09/2007).
Y-at-il un lien? Peu probable.

Ce texte se présente sous forme d’une photocopie d’une transcription 15 pages, dactylographiée sur une machine à écrire ancienne (avant 1960).  Il en existe donc une version originale cette transcription quelque part dans la famille.
A la question de savoir si le texte original est un article isolé ou un extrait d’un des livres de Mgr Baunard (voir article à son sujet), je n’ai pas de réponse. Cependant vu les nombreuses allusions à Monsieur de Sonis (voir article à son sujet) je n’exclus pas que ce soit effectivement  un extrait d’une publication plus vaste.

Je le livre ici tel que je l’ai retranscrit.
Les intertitres sont de mon cru et visent simplement à aérer ce texte.

Il n’en demeure pas moins que ce texte a pu servir de base au passage consacré à cette expétion par le jésuite Albert Bessières dans son livre “SONIS” paru en 1943.

 

L’auteur du texte ;

Le texte porte en signature le nom de “L Baunard”.
Tout porte à croire qu’il s’agit de Louis Baunard (1828-1919), religieux français tour à tout aumônier, chanoine à Orléans, essayiste et polémiste catholique, il terminera sa carrière comme recteur de l’université catholique de Lille. Monseigneur Baunard, opposé avéré  à la franc-maçonnerie, au judaïsme et au protestantisme qu’il rendait responsables de l’anticléricalisme, sera un ardent défenseur de la sanctification inaboutie de Monsieur le général Louis-Gaston de Sonis (voir l’article le concernant) . Ce texte apparaît d’ailleurs autant comme une pièce à verser au dossier en canonisation de ce “héros de la bataille de Loigny” qu’un récit de la mort d’Arthur de Montalembert.

 

Arthur de Montalembert :

Arthur est le frère, cadet de deux ans, de Charles de Montalembert, le réputé homme de lettre et essayiste catholique français du 19ème siècle.
Il me manque un portrait d’Arthur.

Grâce à Vincent, un peu de généalogie :
Arthur est le grand-père de Valentine de Montalembert.
Celle-ci épousa Charles d’Hemricourt de Grunne.
Leur fille, Renée, épousa Amaury de Schoutheete de Tervarent.

 

Le Général de Sonis :

Grand catholique français, Monsieur de Sonis est devenu le prototype du défenseur de l’Eglise dans un 19ème siècle qui voit une déclericalistion à marche fotrcée de la société française. Son souvenir est surtout rattaché à sa oarticipation à la bataille de Loigny. Voici ce qu’en dit wikipédia :

Cet officier très pieux est connu aussi pour avoir combattu en 1870 à la tête des Zouaves pontificaux et des Volontaires de l’Ouest sous l’étendard du Sacré-Cœur de Jésus et la devise Miles Christi (soldat du Christ), aux côtés du futur général de Charette. Grièvement blessé lors du combat, il passa la nuit, par -20°, sur le champ de bataille de Loigny à rassurer les soldats blessés eux aussi autour de lui. On lui amputa la jambe gauche le 4 décembre 18705. Il est anobli par le pape Léon XIII et titré « comte romain et de Sonis » en 1880. La même année, à Châteauroux, il se fait mettre en disponibilité pour protester contre l’expulsion des religieux de France.
(…)
L’Église catholique a ouvert un procès en béatification le 6 octobre 1928. L’affaire est portée par le diocèse de Chartres. Dans les années 1930, des images pieuses mentionnant diverses prières d’intercession pour la cause de béatification du général de Sonis étaient distribuées par le Carmel de Verdun. Mgr Baunard a dit de lui : « Sonis n’est pas assez connu, assez admiré pour sa grandeur d’âme, assez vénéré pour sa sainteté éminente, transcendante ».

C’est donc au moins autant pour la participation de Monsieur de Sonis à cette expédition que pour le récit de la mort de Monsieur de Montalembert que Mgr Baunard à rédigé ce texte.

 

Edmond-Charles, comte de Martimprey

Né le 16 juin 1808 à Meaux, mort le 24 février 1883.

  • Général et homme politique français.
  • Gouverneur des Invalides 27 avril 1870 – 24 février 1883
  • Sénateur de la Cinquième République à partir du 1er septembre 1864
  • Gouverneur d’Algérie 22 mai – 1er septembre 1864

Directement lié à l’expédition de 1859 :

MARTIMPREY DU KISS :

En 1859, le général français Martimprey du Kiss était en pleine guerre avec les autochtones. Pour bien se protéger, il s’était replié dans un endroit près du Oued Kiss en se barricadant derrière de grandes tranchées.

Les habitants de la région, qui vivaient dans les environs dans diverses tribus, avaient l’habitude d’appeler cet

En 1908, le général Lyautey fonda officiellement un village à cet endroit sous le nom de Martimprey-Du-Kiss en hommage au général français qui a combattu le premier dans cette région.

Martimprey-Du-Kiss est alors devenu un village-carrefour pour les différentes communautés : autochtone, algérienne, française, espagnole et juive.

Situé sur la rive gauche de l’Oued Kiss, à proximité de la frontière Algéro marocaine au pied des montagnes des Beni znassen entre la plaine de Triffa et celle des Angads.

Les bâtiments militaires occupent l’emplacement du camp retranché, établi par le Général de Martimprey du kiss en 1859.

Altitude: 250 mètres Climat: tempéré, très sain.

Situation: Set trouve à 37 kilomètres d’Oujda, 22 km de Berkane, 21 km de Saïdia, 26 km de Port-Say, 42 km de Nemours et à 50 km de Marhnia. Voies de communication: Routes carrossables.

 

 

Le Vétérinaire Principal Emile Decroix (1821-1901)

 

Mise en place de l’expédition

Rentrés à Alger le 22 août 1859, après le traité de paix de Villafranca, hommes et chevaux demandaient un repos si chèrement acheté; mais l’heure n’était pas encore venue d’en jouir. Tandis qu’en France, nos troupes, à leur retour d’Italie, faisaient leur entrée sous des arc  de triomphe, d’abord à Paris, puis dans chacune des villes de leurs garnisons, nos cavaliers africains, à peine débarqués étaient soumis à un rude surcroît de travail en vue de l’inspection générale annoncée pour le mois de septembre. Puis un ordre arriva de se remettre en campagne : une expédition au Maroc venait d’être décidée et le 1er Chasseurs d’Afrique était désigné pour en faire partie.

Cependant le 1er escadron, celui de Monsieur de Sonis, n’était pas compris parmi les troupes de marche. Le capitaine restait donc libre ou de demeurer en Algérie, ou de solliciter le congé appelé de tous ses vœux et de tous les vœux de sa famille. La lutte dut être vive entre le soldat d’un côté, et le père et l’époux de l’autre. Le soldat l’emporta. Il écrivit à sa femme une lettre que nous n’avons plus, mais dans laquelle nous savons qu’il affermissait son âme contre le mal d’une nouvelle absence et la crainte de nouveaux périls :

“Ce serait mieux de servir les intérêts de sa famille que d’aller là où il y aurait plus de chances d’avancement en suivant une carrière qui est d’ailleurs une carrière de perpétuel dévouement et de sacrifice.

Ce serait mieux de servir aussi les intérêts de son pays qui avait besoin d’hommes de bonne volonté, lesquels devaient se trouver surtout parmi les chrétiens. Il n’y avait pas beaucoup de gloire à attendre de cette campagne, sans doute, mais elle aurait d’autant plus de mérite devant Dieu, qui saurait bien en tenir compte à lui-même et aux siens.”

Il les exhortait donc à avoir bon courage, et à se résigner à le voir faire campagne avec son régiment dont il lui serait pénible de se séparer en cette circonstance. Croit-on qu’il n’est pas lui-même le cœur brisé ?

“Tu peux deviner ce que ma femme et moi avons eu à souffrir, écrivait-il ensuite à un ami. Il faut être chrétien dans ces moments-là, ou bien avoir un cœur de glace; et je crois pouvoir dire en conscience que ce n’est pas mon fait.  Mais il était, disait-il, plein de confiance en Dieu qu’il avait consulté;  son tout puissant secours ne lui ferait pas défaut; et le bonheur du retour, pour s’être fait attendre, n’en serait que mieux goûté quand ils se retrouveraient enfin réunis tous ensemble. Ce qui, comme ils le savaient, était tout son bonheur”

En conséquence, il demanderait à changer d’escadron, pour faire partie du corps expéditionnaire. Il le demanda, il obtint; et ce fut avec le titre de capitaine commandant du 3ème escadron de Chasseurs d’Afrique qu’il s’enrôla et partit.

Le but de l’expédition était d’infliger un châtiment sévère et décisif aux tribus marocaines qui avaient fait incursion, en août et septembre, dans les cercles de Maghnia et de Nemours. Un prétendu chérif, prenant le nom traditionnel de Mohamed-ben-Abdallah, avait surgi chez ces tribus et les avait appelées à la guerre sainte. On touchait à la trentième année de l’occupation française; c’était d’après certaines croyances musulmanes, un terme que notre domination ne devait pas dépasser. Les adhérents du chérif, profitant du calme qui régnait sur la frontière, avaient surpris nos convoyeurs civils, attaqué des soldats isolés, et enfin enveloppé deux escadrons français ou abandonné ou trahi par leurs goums, tué une trentaine de Chasseurs et de spahis, et promené ensuite triomphalement leur dépouilles sanglantes pour exalter le fanatisme qui dès lors ce crut tout possible et tout permis. Ils attaquèrent le poste de Zouïa, dans le cercle de Maghnia,et le camp français de Tiouly avec des forces de six à sept mille combattants. Mais ce coup d’audace avait été le terme de leur succès. Défaits à Tiouly, les Marocains prirent la fuite et regagnèrent leurs frontières, abandonnant leurs morts, leurs bagages et jusqu’à la tente du prétendu sultan.

Il y eût été dérisoire de demander la réparation de ce sanglant brigandage au gouvernement marocain qui n’exerce guère qu’une autorité nominale sur cette portion de son empire. C’est pourquoi le ministre de la guerre, sachant qu’il n’avait rien d’efficace à attendre de ce côté,  ordonna la formation d’un corps expéditionnaire sous les ordres du Général Martimprey, commandant supérieur des troupes de terre et de mer en Algérie. Ce corps comprenait deux divisions d’infanterie commandées par les généraux Walsin Esterhazy et Yusuf, et une division de cavalerie commandée par le général  Desvaux. C’est à cette dernière division qu’appartenait le capitaine de Sonis.

le 1er Régiment de Chasseurs d’Afrique avait perdu son colonel dans la personne de Monsieur de Salignac-Fénelon, promu au grade de général, après sa brillante conduite en Italie. On ignorait encore qui le remplacerait; en attendant c’était au lieutenant-colonel Fenin, homme de mérite, mais nouvellement attaché à ce corps, qu’était confié le régiment pour son entrée en campagne. (1)  Les troupes s’en montrèrent inquiètes; et rien n’allait moins ressembler à la brillante campagne de Lombardie, avec ses riches plaines, ses belles routes, ses villes artistiques et historiques, ses populations ardentes, ses rapides victoires que la morne expédition qu’inauguraient des troupes harassées de fatigue au sein d’une terre désolée, sauvage, brûlée, impraticable, où tout allait conspirer pour les décourager, les décimer et les abattre.

Arrivée d’Arthur de Montalembert et départ de l’expédition

Ce fut le 30 septembre qu’on partit d’Alger au cri de : “Vive la France”. Sonis avait comme toujours emporté Dieu dans son cœur; et il en répandait l’amour autour de lui, avec l’amour de la France, ranimant les hommes, leur donnant l’exemple de l’entrain, du bon ordre, de l’ardeur militaire et de la bonne humeur. Ses sacrifices intimes n’était connu que de lui.

Le trajet devait être long; on comptait qu’il ne fallait guère moins d’un mois entier pour se rendre par terre à la frontière marocaine. On se dirigea vers Oran par la grande route militaire qui longe le cours du Chétif, au pied de la chaîne du Dahra. Les étapes des jours suivants conduisirent à Blidah, Bou Metfa, Milianah, Orléansville, Oued-Isly, Mostaganem, Mazagran; et enfin à Oran que l’on atteignait le 15.

C’est là que le premier Chasseurs fut rejoint par son nouveau colonel, Monsieur de Montalembert. Le matin même de ce jour, jour de brume et de froid, le lieutenant-colonel Fenin fit placer le régiment en bataille. Quelques minutes après, le colonel se présenta pour en prendre le commandement; puis, immédiatement, il fit sonner le signal de se remettre en route dans la direction de Tlemcen. Ce fut tout : point de discours, point de proclamations pompeuses, point de promesses sonores. Le nom seul de l’homme parlait pour lui.

Le colonel Arthur de Montalembert était le frère puîné du grand orateur catholique dont l’éloquence livrait, dans la presse d’alors, pour Dieu et la liberté, des combats généreux que n’interrompait nulle fatigue que ne désarmait nulle rigueur. Sonis s’estima heureux de servir sous ses ordres. Après avoir gagné son grade de colonel à Solférino, Montalembert venait, lui aussi, de quitter sa femme, mademoiselle de Rochechouart, et ses 5 jeunes enfants. Il était donc dans les mêmes dispositions de cœur que le capitaine de Sonis, comme il était dans les mêmes dispositions religieuses. Ainsi tout semblait devoir rapprocher ces deux hommes si le temps leur eut été donné de se mieux connaître. Il se connurent assez pour s’estimer beaucoup. Mais ce fut la mort plus que la vie qui les lia par des noeuds de foi et de charité et que nous verrons se serrer sur le seuil de l’éternité .

Cependant la colonne avait quitté la route militaire du littoral pour s’enfoncer dans la montagne. Le chemin était poudreux, le sol aride, le ciel d’airain, toutes les rivières étaient à sec : il y avait de longues semaines qu’on avait vu une goutte de pluie. On avait devant soi, à une ou deux étapes, les troupes d’infanterie qui arrivées les premières à Oran par voie de mer avaient pris la tête de la colonne. Sur la route que ces première troupe venaient de suivre, les Chasseurs d’Afrique s’étonnaient de rencontrer, le long du chemin de nombreux cadavres de mulet tombés de fatigue et d’épuisement à côté des voitures du train vides et abandonnées. On se disait en hochant la tête que le service des transports était défectueux et cela dès le début de l’expédition ce qui n’en faisait augurer rien de bon. De plus des bruits sinistres circulaient dans les rangs : on répétait, on assurait que la mortalité sévissait dans le pays et que les premiers régiments perdaient beaucoup de monde.

Le 20, on était à Tlemcen. Là ces alarmes devinrent de tristes certitudes. Le général Desvaux, interrogé par ses officiers, leur avoua qu’en effet les nouvelles étaient mauvaises : le chiffre des morts dans l’armée était considérable c’était 4 ou 5 pour cent qui tombaient chaque jour.

“Entendant cela” nous raconte le lieutenant Bailloeuil “ je ne pus m’empêcher d’en montrer quelque émotion en présence de Monsieur de Sonis. Celui-ci m’étonna par sa sérénité et sa résignation :

“ Mais enfin Capitaine vous comprenez que n’étant pas immortels …  C’est vrai répondit de Sony mais il n’en sera toujours que ce que Dieu voudra. Faisons d’abord notre devoir et pour le reste, eh bien à la grâce de Dieu ! Que sa volonté soit faite !”

Le véritable ennemi, le mal épidémique : le Choléra

Le lendemain, en traversant la ville berbère de Nedroma, on appris que ce jour-là même, l’Agha venait de mourir d’un mal épidémique qui depuis plusieurs semaines ravageait le pays. C’était le choléra : notre armée se trouvait en face d’un ennemi bien autrement redoutable que l’arabe de la montagne. Et pourtant, cet ennemi, il fallait l’affronter bravement, et s’il se pouvait, victorieusement comme l’autre. Sonis dès la première heure se l’était dit devant Dieu.

Le 23 octobre on passa le Kis. La pluie tomba ce jour-là pour la première fois depuis le départ d’Alger. La rivière du Kis marque en cet endroit la limite de l’Algérie et du Maroc. Dès qu’on eut le pied sur le territoire ennemi, l’ordre fut donné de charger les armes afin de se tenir prêt à tout événement. Quelques reconnaissances poussés sur divers points n’amenèrent néanmoins aucune rencontre ni découverte : l’ennemi n’était nulle part. On arriva donc le même soir sans coup férir au grand bivouac du Kis,  que l’on avait désigné comme le point de concentration de la colonne d’Oran. Cinq mille hommes s’y trouvaient rassemblés sous la conduite du général en chef parmi lesquels 4 régiment de cavalerie : 1er et 2e Chasseurs d’Afrique; 1er et 2e Chasseurs de France.  C’était de là que Martimprez avait résolu de se porter contre la grande tribu kabyle des Beni-Snassen, commandée par son énergique et habile Cheikh El Hadj Mimoun, en abordant la montagne par le col de d’Aïn-Taforalt. Il devait ensuite déboucher sur la plaine des Angades et y continuer les opérations de concert avec une seconde et une troisième colonnes qui, dans le même temps, s’était portées vers les versants du sud, pour y contenir les fuyards et leur couper la retraite. C’était en tout un effectif de douze  à quinze mille hommes bien commandés et opérant avec un ensemble parfait.

Mais l’ennemi véritable, le grand ennemi, le seul redoutable, s’était déjà glissé dans le camp l’épidémie y sévissait avec un redoublement de violence et à chaque jour, chaque heure, la mort y fauchait sans trêve ni merci. Le bivouac était devenu un foyer d’infection où personne ne voulait rester, mais d’où personne ne pouvait fuir. Le premier régiment des Chasseurs fût heureux d’avoir à faire plusieurs reconnaissances pour se soustraire quelques heures à ce milieu empesté. Mais en vain explorait-il les ravins et la montagne : l’ennemi se dérobait partout. Il y avait mieux à faire que de paraître et de résister; le Fléau travaillait pour lui :

“Après ces courses inutiles, relate le journal d’un de ces Chasseurs d’Afrique, il nous faut toujours revenir sur ce camp maudit où le choléra nous enlève une centaine d’hommes par jour “.

La mort n’épargnait personne; les officiers tombaient à côté des soldats. Un des premiers atteints fut le général Thomas. En assistant à ses obsèques l’armée croyait assister à ses propres funérailles : “Un voile de deuil couvrait le camp, nous écrit un des officiers de l’état-major. La tristesse, sinon le découragement régnait partout autour de nous. En dehors des relations obligées du service on se fréquentait peu et les repas eux-mêmes se prenaient presque en silence.”

Cependant on remarquait l’incessante activité que déployait jour et nuit, parmi les morts et les mourants, le capitaine de Sonis, qui lui presque seul, n’avait rien perdu de son égalité d’âme et de sa sérénité. Plus tard, dans l’intimité de quelques amis religieux comme lui, il laissait entrevoir la surnaturelle raison de cette paix de son cœur : “J’avais fait, dès le départ, le sacrifice de ma vie, leur disait-il, quoiqu’il me coûtat beaucoup à cause de ma femme et de mes enfants pour qui je priais chaque jour. Mais enfin, Dieu est un père, j’avais confiance en lui, j’avais eu soin de m’unir à lui dès le départ, et vivant en sa présence, je m’étais, j’espère, conservé dans sa grâce. Je me mis à ses ordres pour faire ce qu’il y avait à faire, et je compris que la charité attendait quelque chose de moi. J’étais navré de voir ces soldats que j’aimais tomber chaque jour comme des mouches sans que personne ne fût là pour les faire penser à Dieu, à leur âme, à leur salut éternel : nous n’avions pas d’aumônier. J’ai bien des fois entendu le colonel de Montalembert s’en plaindre hautement en ma présence; il en souffrait comme moi. Je fis donc ce que je pus auprès de ces pauvres moribonds; et en cela je n’eus point de mérite, car j’en étais bien payé par les consolations de tout genre que je trouvais à les assister. On ne sait pas quels cœurs d’or il y a sous cette rude écorce. Dès qu’ils se sentaient atteint, ils se tournaient vers Dieu et j’en ai vu mourir comme je voudrais mourir moi-même … Pauvre jeunes gens ! Ils me confiaient leurs dernières recommandations pour leurs parents, leurs amis; c’était parfois déchirant. Malgrés leurs atroces souffrances ils priaient, qui plus, qui moins, mais tous m’assuraient qu’ils voulaient finir en bons chrétiens. Je les y encourageais,  je leur distribuais de bonnes paroles, je leur présentais le crucifix. Il n’était pas en mon pouvoir de faire davantage pour leur ouvrir le ciel,  mais je comptais à bon droit sur le Sacré Cœur de Jésus qui m’a beaucoup aidé dans cette circonstance”.

Le reste que Sonis ne dit pas est le secret de Dieu. Il craignait d’en parler, même à Madame de Sonis, qui dût se contenter de quelques traits généraux qu’elle recueillit de sa bouche, comme elle-même témoigne “ Mon mari, de retour en France, me raconta quelques choses de ces tristes scènes d’horreur. Au milieu de la nuit, il se levait aux cris de souffrance qu’il entendait pousser dans une tente voisine de la sienne. C’était un de ses camarades qui saisit à l’improviste par le terrible fléau se roulait dans les convulsions de l’agonie. Celui qu’on venait de quitter bien portant, on le retrouvait mort quelques instants après. Je ne connais pas tous les actes de dévouement que mon mari accomplit dans ces tristes journées car son humilité ne lui aurait pas permis de les révéler même à moi; J’ai su seulement qu’alors il ne perdit rien de son calme, et qu’avec son héroïque courage il soigna les malades, leur parlant de Dieu, les aidants à bien mourir, et leur rendant ensuite les derniers devoirs funèbres, sans crainte de la contagion. Les officiers de son escadron vous le diraient mieux que moi “.

Ces officiers nous l’ont dit et leur témoignage est celui d’une religieuse admiration pour ce chrétien d’un autre âge : “Dès notre arrivée au bivouac du Kis, nous eûmes sous les yeux un spectacle lugubre, dit la relation de l’un d’eux. Tout ce qui tombe malade est par avance condamné. Tout nous manque, aumôniers, infirmiers, médecins, même l’eau propre, car tout est desséché autour de nous; Il n’a pas plu ici depuis le mois d’Avril. Mais au sein de ces calamités, Monsieur de Sonis se trouve dans son élément à lui, qui est la charité. Que d’anecdotes j’aurais à rapporter sur son admirable dévouement ! À mesure que l’épidémie faisait plus de progrès, son abnégation opérait plus de merveilles. Il ne quittait guère l’ambulance; ce qu’on y trouvait en foule, c’était moins des malades que des agonisants demandant un médecin, un ami, un prêtre, et quelques-uns un verre d’eau ! La plupart de ces malheureux remercient le ciel des consolations qu’ils doivent à Monsieur de Sonis, lequel se multiplie pour ne pas les quitter, ni le jour ni la nuit. Après leur mort, on le voit encore qui reste là pour faire rendre les derniers devoirs à ces infortunées et hideuses dépouilles que l’on trouvait à peine le temps et les moyens d’enterrer. Je me souviens qu’un jour, navré de l’abandon où il voyait ces malheureux, il se tourna vers moi et me dit

“Mon cher Bailloeuil, pour l’honneur de l’humanité, essayons d’oublier ce que nous avons là sous les yeux ! ”

Mais de lui-même et de ses services, il n’en parlait jamais. Il arriva une fois que quelqu’un racontant, à notre table commune, que tel Chasseur de l’escadron était mort dans la nuit, le capitaine s’en montra affecté comme d’une douloureuse surprise. Nous apprîmes ensuite que lui-même avait passé la nuit près de cet homme, et qu’il ne l’avait quitté qu’après son dernier soupir”.

Une sortie pour se dégager de ce “tombeau”

Mais il fallait sortir de ce tombeau à tout prix. On appelait la rencontre de l’ennemi comme une délivrance. Le 25 octobre à 4h du matin la colonne se mit en marche vers le col d’Aïn-Taforalt, hauteur rocheuse, boisée, élevé de 800 mètres au-dessus du bivouac de Kis;  on croyait que les Kabyles s’y étaient cantonnés et qu’ils préparaient une vigoureuse défense. En tête des 1ers Chasseurs le colonel de Montalembert avait placé les chanteurs qui chaque soir remontaient le moral au bivouac par leurs chœurs militaires. La colonne toute entière, de la tête à la queue, reprenait les refrains. D’ailleurs Monsieur de Montalembert ne négligeait rien pour encourager ses hommes, les visiter au repas, prenant le café avec eux, et leur montrant gai visage. Il en était besoin. Tandis que nos troupes se hâtaient de quitter ce campement de malheur, on voyait défiler lentement d’un autre côté un convoi de malades qui bientôt allait se changer en un enterrement.

Le 27 à 2h de l’après-midi l’attaque commença; à 5h le drapeau du 5ème Zouaves flotta sur le plateau; à la nuit, nos bivouacs s’y établissaient en maîtres. Dans la réalité la résistance avait été insignifiante et toute l’action avait consisté à surprendre quelque pâtres de la montagne qui, se repliant sur les villages des Ahl-Tagma, y avaient fait prendre les armes aux habitants et riposter à notre attaque par de vifs coups de feu. Nous eûmes 14 hommes tués et une trentaine de blessés et parmi ces derniers, trois officiers  L’infanterie avait seule donné dans cette affaire.

Le Cheik El Hadj Mimoun se présenta le 30 au bivouac français, livra quelques otages parmi des notables de la tribu et s’engagea à payer une capitation de guerre levée sur chaque fusil. On se contenta de ses promesses : ce n’était pas de dompter ces nomade qu’il s’agissait, c’était d’en finir avec ce foyer d’infection.

Pendant ce temps-là le général Durrieux qui s’était porté au sud vers le Sahara marocain, opérait une razzia contre les Mahias et les Angades qui demandèrent l’aman et se rendirent à discrétion. Le commandant Colomb avait pareillement châtié la tribu turbulente et pillarde des Beni Guil; on fit sur elle beaucoup de butin en moutons et en armes. Ces deux dernières affaires avaient eu quelque importance. On se déclara satisfait. Eût-il été sage, eût-il été possible de tenter d’avantage et de poursuivre la campagne dans de telles circonstances ?

C’est que l’ennemi invisible lui ne désarmait pas. Le 1er Chasseurs d’Afrique était atteint à son tour. Déjà le 29, ils avaient dû laisser à la redoute de Sidi-Abderrahman une quinzaine de ses hommes ou frappés ou du moins menacés par le fléau. Les chefs voulurent prévenir le découragement qui eût été mortel. Le 31, ils donnèrent une fête en l’honneur de la victoire d’Aïn-Taforalt : on fit jouer la musique, on alluma des feux de joie, on lut des proclamations triomphantes. Elles furent d’autant plus chaleureusement accueillies qu’on y annonçait que la pacification était faite, ce qui signifiait que le retour était proche. Déjà les choeurs entonnaient : “ Vers les rives de France …” Tout d’ailleurs le demandait d’urgence, car en cette même journée le 1er Chasseurs d’Afrique voyez son état-major entamé par une perte cruelle qui ne devait être ni sa dernière ni sa plus grande perte.

Dans la nuit du 30 au 31 le lieutenant-colonel Fenin, le même qui avait commandé le régiment jusqu’à Oran, se sentit pris gravement et annonça tout de suite que c’était mortellement. Le matin du 31, le colonel et quelques amis se rendirent auprès de lui. Ils surent alors que Sonis s’était installé à ses côtés durant toute cette nuit, et l’avait entretenu dans les nobles pensées du sacrifice de sa vie et des espérances de l’éternité. Monsieur Fenin venait de se marier depuis quelques mois seulement. La vie lui était chère. Mais cette nuit l’avait élevé à l’amour de Dieu par-dessus toutes choses. Il appelait un prêtre, et on raconte que plein d’une naïve confiance dans le religieux et discret ami qu’il assistait, il lui demanda de recevoir sa dernière confession qu’il transmettrait ensuite à l’aumônier, en cas que celui-ci arrivât trop tard pour l’entendre.

“Nous voyant réunis près de lui dans sa tente, raconte un des officiers des Chasseurs, Monsieur Fenin nous déclara qu’il sentait son état et que sa fin était proche. Il nous parla solennellement et admirablement de la vie militaire et de ses espérances religieuses. Il nous entretint aussi de sa femme qu’il allait laisser veuve, presque au lendemain de leur mariage. C’était vraiment déchirant. Ce disant, il prit en main son porte-monnaie et le remettant dans celle du Colonel de Montalembert, il lui demanda de le faire parvenir, quand il ne serait plus, à Madame Fenin avec ses derniers adieux.”

Les visiteurs sortir de cet entretien très émus :

“Mais n’y a-t-il pas lieu d’aller tout de suite à la recherche d’un prêtre ?” demanda Monsieur Decroix, qui nous rend compte de cette scène.

“D’’autant plus pressant” repris le docteur Dumont “ que le malade n’a cessé d’en demander un toute la nuit. “
Monsieur Decroix prit un cheval et courut à l’État-Major de la première division puis au quartier général : il n’y avait hélas ! d’aumônier nulle part. Montalembert s’indigna
“C’était disait-il un crime et une honte qu’une armée de quinze mille chrétiens soit ainsi privée de secours religieux, par le fait du gouvernement de la France, au moment où ces hommes mouraient pour elle sur une terre barbare.”

Celui qui parlait ainsi plaidait sa propre cause, car lui aussi, se sentait malade. Au sortir de la tente de son lieutenant-colonel il dit, en présentant à Monsieur Decroix le porte-monnaie destiné à Madame Fenin :
“Tenez, ce n’est pas moi, c’est vous qui remplirez ce triste message. Quant à moi c’est fini, je le sens.”
Rien ne put le rassurer, il fallut lui obéir.

Le colonel de Montalembert est atteint

Le lendemain, fête de la Toussaint, étant à déjeuner avec ses officiers, Monsieur de Montalembert fut pris d’une attaque. On dut l’emporter. La stupeur était grande dans tout le régiment; c’était ses deux premiers chefs qui tombaient l’un à côté de l’autre; mais tous les deux tombaient entre les bras de Dieu.

Le colonel de Montalembert, comme son illustre frère, était un vrai fils des croisés; et nulle considération n’était capable de le détourner de la publique et franche profession de sa foi. Un acte à jamais mémorable, et qui ne saurait demeurer plus longtemps dans l’oubli, est celui qu’il accomplit dans ces mêmes journées. Le 29 octobre, sentant déjà des premières atteintes du mal qui devait l’enlever, le colonel rédigea un ordre du jour destiné à relever le courage des soldats; mais à le relever par les vues supérieures de la foi et de l’espérance chrétiennes. Voici cette pièce qui est aussi son testament et son adieu.

 

Le 1er Régiment des Chasseurs d’Afrique
Ordre du 29 octobre 1859

 

“Mes braves Chasseurs,
“Nous sommes tous éprouvé par Dieu; ayez confiance et priez. Il “n’abandonnera pas le 1er Régiment de Chasseurs d’Afrique. Mettons “tout notre confiance en Lui; et s’il y en a qui succombent, qu’ils “n’oublient pas qu’en mourant, ils remplissent une mission, qu’ils sont “martyrs et qu’ils iront au ciel. Si votre colonel doit être du nombre, “n’oubliez pas non plus qu’il priera pour vous. En attendant, bravons la “mort, c’est notre métier et que le découragement ne nous gagne pas. “Dieu fait bien ce qu’il fait, et nous sommes ses enfants.
” Votre colonel de Montalembert”

Cet ordre du jour ne fut pas communiqué à la troupe on le trouva trop chrétien.

Le colonel aussitôt malade avait fait demander un prêtre à l’ambulance de Lalla Maghnia. Le prêtre n’arrivait pas, la distance était grande. Il fit venir près de lui un homme de foi et de piété, Monsieur Decroix, lequel l’exhorta, faute de confesseur, à faire un bon acte de contrition parfaite:

“Voulez-vous me prêter cette croix? “ lui demanda le malade, en montrant le petit crucifix que cet officier portait ostensiblement. Il le reçut religieusement, le pressa entre ses mains; et y portant ses lèvres, il se mit à confesser ses péchés à demi-voix. Monsieur Decroix se retira.

C’est ainsi qu’il s’humiliait devant Dieu, lorsque le capitaine de Sonis survenant auprès de lui : “Capitaine, dit le malade, le prêtre n’arrive pas; je n’aurai plus la force de parler quand il viendra; veuillez m’entendre, vous lui répéterez ensuite cela pour moi.” Monsieur de Sonis s’excusa : ”Je lui fit observer respectueusement que je n’avais pas qualité pour suppléer le prêtre, “ racontait t-il plus tard au Pères du collège de Poitiers, “ mais j’aidais de mon mieux mon pauvre colonel à se préparer à cette confession, en lui inspirant des sentiments de foi et d’amour de Dieu, et en priant ensemble pour que le prêtre fut t’envoyer au plus tôt. “
Monsieur de Sonis sortit …

“Le lendemain soir, le capitaine de Sonis, enfant de Dieu, raconte Monsieur Decroix, nous amena le père jésuite qui faisait le service de l’ambulance à Lalla-Maghnia.” Ce religieux était le Père Mermillod, de la résidence d’Oran. Il le conduisit tout d’abord au lieutenant-colonel Fenin, lequel respirait encore, et qui mourut ainsi dans d’admirables sentiments, sous l’absolution qu’il avait tant souhaitée.

Monsieur de Montalembert fut visité et administré ensuite. Mais, laissons le père aumônier nous en rendre compte lui-même, dans une lettre adressée plus tard, 21 novembre, à la veuve du colonel :
“C’est le 2 novembre, si je ne me trompe, sur le plateau d’Aïn Taforalt que j’ai vu Monsieur le Comte. Il était environ huit heures du soir. Je le trouvais couché dans sa tente, un chapelet avec un crucifix à la main, un scapulaire à son cou. Je remarquai aussi, Madame, un livre de prières placé auprès de lui (2). Je lui présentai une médaille de Sacré-Cœur de Jésus et de Marie qu’il reçut et qu’il baisa. Ces sentiments n’avaient d’ailleurs rien de surprenant pour moi. J’étais tellement habitué à voir presque tous les officiers qui m’appelaient portaient les livrées de Marie que le contraire aurait plutôt éveillé mon attention.”
“Monsieur Lecomte me parla d’abord pendant quelques minutes de vous, Madame, de ses enfants, de sa famille, en me laissant deviner la douleur qu’il ressentait de votre éloignement et de vos inquiétudes, ce qui, dans ma conviction, n’avait pas peu contribué à aggraver son mal.”
“Mon père, me dit-il, ensuite, je vous demande pardon de vous faire venir de si loin et si tard mais je désire vivement me confesser.”
“Il avait, comme il me dit, communié à son retour de la guerre d’Italie. Mais il voulait se réconcilier pour ensuite être tranquille. Sa confession faite il me serra la main. “
“Maintenant, dit-il, que Dieu fasse de moi selon sa volonté, je me soumets à tout.”
“Il paraissait assuré de mourir avant peu de jours.”
“Le lendemain, avant mon départ pour Sidi-Bou-Nooria, je ne pus voir le colonel, qu’on avait éloigné pour qu’il ne fut pas témoin des funérailles de son lieutenant-colonel Fenin, duquel il ne cessait de demander des nouvelles. Il n’eut pas le bonheur de recevoir le saint Viatique; aucune des victimes du choléra n’y fut admise, principalement à cause de l’impossibilité de conserver les saintes espèces dans une colonne mobile. Mais il n’a cessé dès lors d’offrir à Dieu le sacrifice de ce que vous avez raison, Madame, d’appeler son martyre.”

Lorsque Monsieur de Montalembert revit le Capitaine de Sonis, il lui témoigna sa reconnaissance dans des termes émus dont celui-ci se souvenait :
“Merci, mon cher Capitaine, mille fois merci! Dites bien à tout le régiment que je mourrai content, parce que j’ai rempli mon devoir de chrétien. Il n’y a que cela qui reste ! Dites-leur aussi que je ne les oublie pas et que je compte bien les revoir tous là-haut ! Adieu ! Adieu !”

Le retour amorcé et la fin du colonel de Montalembert

Le colonel traîna encore quelques jours d’existence. Son mal n’avait pas le caractère foudroyant des cas ordinaires du choléra. La cavalerie s’était remise en marche pour le retour, il voulut se joindre à elle; et le 4, le brave soldat fit un effort suprême pour se tenir en selle soutenu par un sous-lieutenant, Monsieur de Rastignac. Mais au bout d’une heure, force lui fut de monter au cacolet. C’est ainsi qu’il put encore suivre un peu son régiment, mais on voyait qu’il s’affaiblissait de plus en plus. Le 6, la cavalerie était à Si-Mihamed, le 7 à Aïn-Tinzi, le 8 à Sidi-Moussa Ben Abdallah, le 9 sur le champ de bataille d’Isly où on se livra à des réjouissances militaires : grande fantasia, feu d’artifice, musique, immense abattage de moutons, banquets, chants à la gloire du Maréchal Bugeaud, toasts éloquents, dont, faute de mieux, une bonne eau bien claire, souhaitée depuis longtemps, faisait copieusement et délicieusement tous les frais.

Mais là vu le terme du voyage pour le courageux colonel. le 10, ce champ d’Isly, illustré par la grande bataille de 1844, fut témoin d’une scène funèbre qui contrastait avec la fête qu’on y donnait aux troupes. Chacun des officiers du 1er Chasseurs d’Afrique, s’approchant du cacolet, vint tour à tour serrer la main de son colonel qui portait déjà la mort sur ses traits. Presque tous pleuraient. Monsieur de Montalembert embrassa de Sonis. Puis, confié à la garde d’un officier souffrant lui-même, le capitaine Bechet, il fut dirigé vers l’ambulance de Lalla-Maghnia. Au départ il eut un moment de terreur; se voyant entouré de bournous arabes; il s’imagina que ces hommes étaient des ennemis, et demanda en grâce qu’on ne l’abandonna pas. On le rassura en lui disant que c’était notre goum, destiné à l’accompagner. Quand on atteignit enfin Lalla-Maghnia, l’ambulance se trouva à pleine. On l’installa comme on put dans la chambre d’un cabaret, en attendant que l’hôpital le reçut le lendemain. Dans la nuit du 10 au 11, le colonel appela sa femme et ses enfants, puis il pleura. Il se raffermit en baisant le crucifix et en faisant sur lui-même à plusieurs reprises le signe de la croix : “J’espère répétait-il que Dieu me pardonnera.”

Il s’assoupit ensuite. Le père Mermillod qui se présenta alors, n’osa interrompre son repos : c’était le repos suprême.
Vers 3h du matin, le colonel Arthur de Montalembert s’éteignait doucement.

Le régiment arriva à Lalla-Maghnia pour y apprendre que son colonel n’était plus. Bien que le choléra eût diminué d’intensité, ç’avait été une marche funèbre que ce trajet. Un témoin écrit :
“Chaque jour, avant de lever le camp, il fallait creuser des tombes pour les victimes de la nuit. Sur la route, les hommes tombaient de cheval, frappés par la contagion. Ils se débattaient quelques instants dans une douloureuse agonie, et mourraient avant même qu’on ait pu leur porter secours.”
“ Le 1er Régiment de Chasseurs de France perdit trois capitaines, le 12e perdu un grand nombre de ces hommes. C’était un triste spectacle que de voir nos Chasseurs avoir en main, pendant la marche, un second cheval en deuil de son cavalier. “

Quelques mois après le passage de nos troupes,  on lisait dans la lettre d’un officier espagnol, qui lui-même succombait, 3 jours après, au fléau
“Le choléra ne nous laisse pas un moment de repos. On dirait que les génies tutélaires de l’Afrique ont excité contre nous non seulement les hommes; mais les éléments eux-mêmes. Nous dormons dans la boue, toujours troublés, sans savoir si ce sommeil inquiet va devenir éternel par le coup d’une balle ennemie ou par une attaque du choléra, cette fatalité invisible et sinistre qui nous décime et nous anéantit. Nos ambulances sont chargées de malades; pour peu que cela continue au lieu d’une armée, nous aurons un cimetière. Nous ne nous rendrons pas au Maure mais à la mort.”

Les divers corps avaient enfin repassé la frontière, et là s’était dispersés pour se diriger sur leurs garnisons respectives. La campagne était terminée. Le général en chef fit ses adieux à ses troupes. Sa proclamation constatait qu’un quart de la colonne avait succombé au choléra !

“Jamais, remarque un des témoins, je n’ai vu une bataille faire autant de victimes”

Cependant on lisait, le 26 novembre 1859, au Moniteur Universel, un rapport d’ensemble très circonstancié “sur les opérations exécutées par les troupes françaises contre les tribus marocaines”. Ce document donnait l’idée d’une grande expédition, très bien conduite, ce qui était vrai, et finalement terminée par des résultats importants. Il n’y était fait mention des ravages du choléra que par les lignes suivantes :
“Au début des opérations, de cruelles épreuves attendaient le corps expéditionnaire. L’état sanitaire avait subi, dans plusieurs régiments, une grave altération; le régiment comptait des victimes, et de bien regrettables pour l’armée, mais sans atteindre le moral des troupes, ni diminuer leur confiance dans le succès. Heureusement une réaction parut s’opérer, dès le 26, dans la santé de l’armée; cette amélioration suivit une marche très rapidement croissante”.

L’officier qui présente à ce rapport à l’Empereur, en qualité d’aide de camp du général en chef, présenta en même temps au souverain, alors résidant au château de Compiègne, deux bannières enlevées aux Mahias et aux Angades dans la journée du 5 novembre.
“Autour de ses glorieux trophées, dit le Moniteur, étaient groupées des armes de prix, fusils, sabres et poignards, et une riche djébira enlevée aux chefs marocains dans la même journée et à l’attaque du col de Taforalt.”

Ce qu’a été cette expédition et ce qu’elle a donné comme résultat militaire, nous n’en sommes pas juge. Mais la grandeur incontestable, qu’elle revêt à nos yeux, grâce à quelques hommes de foi, est une grandeur chrétienne. Le grand rôle, dans cette affaire, se partage entre ceux qui ont tenu la charité comme plus chère que la vie, et ceux qui ont fait de leur mort un sacrifice à Dieu, non moins beau que celui qu’ils eussent fait à la patrie sur le champ de bataille.

Puis il se dégage de ce tableau un grave enseignement, c’est celui qui s’échappe, avec des cris de douleur, de ces lèvres livides réclamant à l’heure dernière l’assistance du prêtre et accusant les pouvoirs qui la leur ont refusée. Il y a là pour la France une leçon plus éloquente que toutes les dissertations de ses législateurs. Puisse-t-elle n’être pas perdue !

Quant à Sonis, il s’était montré encore plus grand dans cette campagne que dans celle d’Italie. Une vénération universelle entourait cet officier, le plus secourable des amis comme le plus humble des chrétiens. Aussi fut-ce une vraie fête dans tout le régiment, lorsque, dès qu’on eut touché l’Algérie française, le 13 novembre, il reçut sa nomination de chef d’escadron au 2e spahis. C’était la dette de toute la colonne que l’on venait de payer.

À quelques semaines de là, du 15 décembre au 15 mars 1860, nous trouvons Monsieur de Sonis au sein de sa famille, à Castres. C’est là que, le 10 février, il écrivait à son ami Monsieur de Sèze, ces lignes si modestes et si oublieuses de lui-même :
“Mon bien cher Louis, que d’événements se sont passés pour moi depuis que je ne t’ai écrit ! J’ai fait successivement les deux campagnes d’Italie et du Maroc, où après avoir échappé par miracle à une mort certaine, j’ai fini par obtenir la croix de chevalier de la légion d’honneur et le grade de chef d’escadron au deuxième spahis. 
Je n’ai pas besoin, mon cher ami, de te dire le bonheur que j’ai eu à embrasser ma femme et mes chers enfants dont j’étais séparé depuis plus d’un an. J’ai été pour cette pauvre petite famille une source de bien grands chagrins et de bien vives préoccupations, par suite des continuels dangers qui m’environnaient.  Dieu m’a gardé pour ces chers enfants que j’élèverai, je l’espère, pour Lui.
Si je pouvais, mon cher ami, te rencontrer à Blois, je serais si heureux de t’embrasser et de te dire toutes les grâces que Dieu m’a faites pendant les grandes luttes auxquelles j’ai assisté.”

Les anciens Romains disaient : Facere et pati fortia Romanum est. Cette double force dans l’action et dans la souffrance, Monsieur de Sonis venait de montrer successivement, en Italie et au Maroc, qu’elle est éminemment une force chrétienne. Ces deux tableaux se font pendant.

 

 

 

 

 

 

Notes de l’auteur : 

(1) : Le lieutenant-colonel Fenin était de Cambrai. On verra plus loin sa belle mort.

(2) : Le colonel avait écrit, quelques jours avant sa mort : ”
“Je lègue ce livre à mon fils André, il y trouvera tout ce qui est nécessaire au salut.”
André de Montalembert entra dans la Compagnie de Jésus et y mourut à 25 ans le 13 juillet 1870.
Je suis très redevable pour ces derniers documents aux papiers de famille qui m’ont été communiqués par l’obligeance de Monsieur de Montalembert, fils du colonel, aujourd’hui conseiller général et député du Nord.

 

Photos d’époque

Ci-dessousquelques photos de la région prise ne 1859 ou1860 (glanées sur internet)..

 

Compléments d’information

C’est toujours bon à savoir.

L’armistice de Villafranca

Napoléon III et Francois Joseph

a été signée le 11 juillet 1859 à Villafranca di Verona, en Vénétie, par la France et l’Autriche. Il met fin à la guerre austro-franco-sarde.

Après les difficiles batailles de Magenta (4 juin) et de Solférino (24 juin), Napoléon III, sans consulter son allié sarde Cavour, propose l’armistice le 8 juillet et une entrevue le 11 juillet à l’empereur d’Autriche François-Joseph Ier. Bien que victorieux, Napoléon III est effrayé par l’hécatombe (près de 40 000 tués ou blessés à Solférino) et l’idée de devoir continuer une campagne d’automne et d’hiver.L’état de l’opinion française, qui est exécrable. En particulier, les catholiques, jusqu’alors soutien du régime impérial, craignent pour les États pontificaux et l’indépendance du pape. Un sentiment anti-français se répand en Allemagne, où on soutient les Autrichiens. La Prusse masse près de 400 000 soldats près du Rhin, dégarni de troupes françaises.

Le cacolet :

Le cacolet est une sorte de bât, constitué de deux sièges à dossier, en osier, fixés sur une armature adaptée au dos de l’animal porteur, pour le transport de deux personnes de part et d’autre.
Par extension, dans le domaine militaire et sanitaire, le cacolet a eu une utilisation courante jusqu’à l’apparition des véhicules automobiles spécialisés, et dans les zones d’accès difficile : c’est un panier à dossier, placé sur un mulet ou chameau et servant à transporter les malades ou les blessés.

Amân

est un terme arabe utilisé surtout au Moyen Âge pour désigner la garantie donnée à un adversaire qui se soumet d’avoir la vie sauve, d’être pardonné. Le mot a deux usages. Le vainqueur d’un conflit peut accorder l’amân au vaincu qui se soumet, la vie sauve lui est garantie dans la mesure où il respecte le pacte de non-agression à l’égard du vainqueur. De l’autre côté le vainqueur s’interdit lui aussi de rompre le pacte. Historiquement les ruptures du pacte ont été fréquentes venant du vainqueur ou du vaincu.

Le choléra

est une toxi-infection entérique épidémique contagieuse due à la bactérie Vibrio choleræ, ou bacille virgule, découverte par Pacini en 1854 et redécouverte par Koch en 1883. Strictement limitée à l’espèce humaine, elle est caractérisée par des diarrhées brutales et très abondantes (gastro-entérite) menant à une sévère déshydratation. La forme majeure classique peut causer la mort dans plus de la moitié des cas, en l’absence de traitement (de quelques heures à trois jours).

La contamination est orale, d’origine fécale, par l’eau de boisson ou des aliments souillés.